Peut-on aimer profondément son.sa partenaire tout en ne ressentant plus de désir pour lui.elle ? Une question aussi troublante que fréquente, au cœur de nombreuses histoires de couple. Pour y répondre, nous avons confié la plume à notre psychologue-sexologue préférée, Louise Paitel, qui partage ici son regard professionnel et nuancé sur ces décalages entre amour et désir, ainsi que des pistes pour mieux les comprendre et les vivre.
Dans l’imaginaire collectif, amour et désir sexuel sont souvent considérés comme indissociables. Pourtant, il est tout à fait possible, et même relativement fréquent, d’aimer profondément son.sa partenaire tout en ne ressentant plus de désir à son égard. C’est d’ailleurs un des motifs de consultation les plus courants en thérapie de couple et en sexologie. Et la souffrance ne vient pas tant de l’absence de désir en elle-même, mais des interprétations qu’elle suscite. La personne qui n’éprouve plus de désir peut ressentir de la culpabilité ou un sentiment d’échec, tandis que l’autre peut éprouver du rejet ou une remise en question de la relation.
Prévalence
Chez les hommes, une étude allemande (Meissner et al., 2019) a trouvé une prévalence de 4,7 % pour le faible désir sexuel, indiquant que ce trouble affecte une proportion relativement faible de la population masculine. Selon le DSM-5, la prévalence varie de 3 % à 17 % selon le pays d'origine et la méthode d'évaluation, avec des taux entre 3 % et 14 % chez les hommes plus jeunes (16-24 ans), et entre 16 % et 28 % chez les hommes plus âgés (60-74 ans).
Chez les femmes, l'étude australienne de Zheng et al. (2020) sur 10 554 femmes a montré que 27,4 % des femmes âgées de 18-24 ans et 58,9 % des femmes âgées de 45-49 ans, présentaient un faible désir, tandis que 12,2 % et 31,6 % présentaient un trouble du désir sexuel hypoactif. Une méta-analyse récente (Tetik & Yalçınkaya Alkar, 2023) confirme l’incidence de 29 % pour le faible désir sexuel et de 12 % pour le trouble du désir sexuel hypoactif.
En effet, il est essentiel de distinguer une variation normale du désir et un trouble avéré. Le trouble du désir sexuel hypoactif se définit comme « un manque ou une absence persistants ou récidivants des fantaisies ou pensées sexuelles et / ou du désir et / ou de la réceptivité à l’activité sexuelle qui cause une détresse personnelle forte et / ou des difficultés interpersonnelles ». Ces symptômes sont présents pendant au moins 6 mois (APA, 2013), malgré des situations potentielles d’échanges sexuels plaisants.
En l’absence de détresse, une baisse du désir ne relève pas d’un trouble clinique. Cette distinction permet d’éviter une stigmatisation ou une médicalisation des fluctuations normales du désir au cours de la vie, influencées par le contexte, la fatigue, la grossesse, les enfants, la durée de la relation, l’âge, la maladie…
Amour et désir
Comprendre que l’amour et le désir sont deux mécanismes distincts permet de sortir d’une lecture parfois simpliste et culpabilisante du désir. En effet, ces deux dimensions peuvent évoluer selon des temporalités différentes, sans que cela ne remette en cause la solidité du lien affectif (Basson, 2001 ; 2005).
Tout d’abord, l’attachement amoureux s’inscrit dans une dynamique de sécurité émotionnelle. Il repose sur la confiance, la stabilité, la tendresse, le soutien mutuel et le sentiment de continuité du lien (Hazan & Shaver, 1987 ; Mikulincer & Shaver, 2007). Le désir sexuel, en revanche, peut impliquer une dynamique différente. Il mobilise la curiosité, l’anticipation, l’imaginaire, la dimension érotique, l’excitation, et peut nécessiter une distance physique ou symbolique entre soi et l’autre, afin de créer du manque.
Comme le souligne Esther Perel, le désir se nourrit d’altérité : il suppose de percevoir l’autre comme distinct, parfois surprenant, et non entièrement intégré dans la routine quotidienne (Perel, 2006). Les recherches en neurosciences confirment également cette distinction. Des études montrent que l’amour romantique, le désir sexuel et l’attachement activent des réseaux cérébraux en partie différents (Aron et al., 2005 ; Fisher et al., 2002).
Aussi, les travaux de Rosemary Basson ont profondément renouvelé la compréhension du désir, notamment chez les femmes. Contrairement au modèle linéaire traditionnel (désir → excitation → orgasme), Basson propose un modèle circulaire dans lequel le désir peut être réactif plutôt que spontané. Ainsi, il peut émerger à partir du contexte relationnel, du contact physique ou de l’intimité émotionnelle (Basson, 2001). Cette perspective permet de comprendre pourquoi une personne peut aimer profondément son.sa partenaire sans forcément ressentir d’élan sexuel spontané envers lui.elle.
Pourquoi le désir diminue-t-il alors que l’amour persiste ?
Parmi les raisons les plus fréquentes, on peut retrouver :
L’effet du temps et de la routine
Au début d’une relation, la phase dite d’amour passionnel s’accompagne d’une forte activation des systèmes de récompense, avec une libération accrue de dopamine. Cette phase, caractérisée par l’intensité émotionnelle et sexuelle, peut durer de quelques mois à quelques années. Avec le temps, un phénomène d’habituation s’installe. Le.la partenaire devient alors une figure de sécurité, un.e allié.e du quotidien avec qui réaliser des projets sur le long terme. Cette transformation est normale et s’accompagne généralement d’une diminution de la tension érotique (Aron et al., 2005). En effet, après plusieurs années de relation, les aires cérébrales activées renvoient davantage à l’attachement et à la satisfaction conjugale qu’au désir sexuel (Xu et al., 2012).
Les facteurs relationnels
Les blessures relationnelles jouent un rôle majeur dans l’érosion du désir. Frustrations accumulées, sentiment d’injustice, manque de reconnaissance ou communication dégradée peuvent progressivement inhiber l’envie sexuelle (Widmer & Ammar, 2013 ; McNulty et al., 2016). Dans certains couples, un cercle vicieux s’installe : plus le désir diminue, plus les tensions s’installent, plus elles inhibent le désir. C’est notamment le cas lorsque le.la partenaire qui ressent davantage de désir insiste ou boude face à l’absence de désir de son.sa conjoint.e :
Le livre grand public d’Angélique Capelle Voisin « En quête du désir perdu : La méthode Alegria pour une sexualité épanouie » (2023) donne des conseils aux couples hétérosexuels dans cette situation pour améliorer la communication et favoriser l’intimité.
Le poids des facteurs cognitifs et émotionnels
Le désir est influencé par les pensées, les croyances et les émotions. L'anxiété de performance, les injonctions sociales (« il faut avoir envie souvent »), ou encore les croyances négatives sur la sexualité peuvent inhiber le désir. Lorsque la sexualité devient une obligation plutôt qu’un espace de plaisir, le stress augmente et la sexualité tend à être évitée. Les émotions telles que la colère, la culpabilité ou l’anxiété constituent également des freins puissants. En effet, le désir nécessite une certaine disponibilité psychique, difficile à atteindre en présence de stress ou de tensions émotionnelles et psychologiques.
Les modèles cognitifs de la réponse sexuelle montrent que l’attention portée aux stimuli érotiques est une condition essentielle de l’excitation, et que les pensées distractives ou auto-critiques peuvent fortement l’altérer (Dove & Wiederman, 2000). Ainsi, une étude en neuroimagerie suggère que des mécanismes cognitifs peuvent interférer avec l’excitation sexuelle (Poeppl et al., 2016). De même, le spectatoring et l’insatisfaction corporelle sont associés à une diminution du désir et du plaisir sexuel (Woertman & van den Brink, 2012 ; Nobre & Pinto-Gouveia, 2008).
Au-delà des pensées intrusives et d’une image corporelle négative, il peut exister une discordance entre l’excitation physiologique et le ressenti subjectif, traduisant une difficulté à percevoir les signaux corporels de désir et d’excitation (Chivers et al., 2010).
Les facteurs comportementaux et environnementaux
La routine sexuelle, la focalisation sur la performance génitale au détriment de la sensualité, le manque de créativité, la rigidité dans les scripts sexuels et l’évitement de l’intimité peuvent contribuer à une diminution progressive du désir (Capelle Voisin, 2023). De même, des facteurs environnementaux tels que la charge mentale, le surinvestissement professionnel ou un manque de proximité, de tendresse et de partage émotionnel dans le couple influencent fortement la disponibilité au désir (McCabe & Goldhammer, 2012).
Les facteurs biologiques et médicaux
Les variations hormonales (œstrogènes, testostérone, prolactine…), les maladies chroniques, les douleurs, les effets secondaires de médicaments, notamment certains antidépresseurs, peuvent, entre autres, altérer le désir. Certaines périodes ou événements de vie comme la grossesse, le post-partum, la ménopause, l'arrivée d'un enfant, le déficit en testostérone, un cancer du sein ou de la prostate… sont également associés à des fluctuations importantes du désir.
"Le désir n’est pas constant chez l’être humain, il peut diminuer selon les phases de vie ou les situations. Ainsi, on ne « perd » pas son désir, mais ce dernier peut se mettre en veille lorsque l’environnement n’est plus propice. Dans certains cas, la baisse de désir est une forme d’adaptation saine à un contexte qui ne permet pas de se sentir disponible ou en confort physique, psychique, relationnel et sexuel. Recréer des conditions favorisantes est néanmoins possible." - Louise PAITEL, Psychologue clinicienne et sexologue diplômée, chercheuse à l’Université Côte d’Azur de Nice. -
Différence femmes-hommes : vers une vision plus nuancée
Les différences de désir entre les femmes et les hommes ont longtemps été interprétées à travers des stéréotypes. Les recherches contemporaines montrent que ces différences sont largement modulées par des facteurs psychosociaux. Le désir féminin est en moyenne plus sensible au contexte, aux émotions et à la qualité de la relation (Basson, 2001 ; Baumeister, 2000). Cependant, ces différences ne relèvent pas d’un déterminisme strictement biologique. Chez les hommes également, le désir peut être affecté par des facteurs psychologiques et relationnels, ce qui invite à dépasser les idées reçues d’un désir masculin constant (Carvalho & Nobre, 2011).
Quand l’amour devient un levier pour repenser le désir
Lorsque l’amour est toujours présent, il constitue un point d’appui précieux. L’objectif n’est surtout pas de « forcer » le désir, mais de recréer les conditions dans lesquelles il peut émerger. Les approches contemporaines en sexologie insistent sur l’idée que le désir fonctionne comme un écosystème : il dépend de l’équilibre entre facteurs facilitateurs et inhibiteurs (Nagoski, 2015).
En partant du modèle du double-contrôle de Bancroft et al. (2009), on peut tenter de lister les éléments physiologiques, psychologiques et culturels qui activent ou inhibent le désir. Ce modèle fonctionne comme une balance à équilibrer, en favorisant, en éliminant ou en améliorant des éléments des deux côtés, pour avoir plus d’excitation que d’inhibition.
Des idées pour faire renaître le désir
En prenant en compte toutes ces informations, on peut :
- Réduire les freins (stress, fatigue, pression, conflits…) plutôt que chercher à augmenter directement le désir,
- Restaurer une sécurité émotionnelle par une communication plus ouverte, positive et valorisante entre les partenaires,
- Redonner de la place à l’altérité (activités séparées, moments sociaux partagés, redécouverte de l’autre),
- Sortir des scripts sexuels routiniers et introduire de la nouveauté (le livre de Jüne Plã, « Jouissance Club » (2020) compile des idées illustrées de nombreuses pratiques),
- Maintenir la communication lors des essais de nouvelles pratiques sexuelles, ne pas hésiter à exprimer sa satisfaction ou son inconfort,
- Réhabiliter la sensualité et le toucher non orienté vers la performance sexuelle (en pratiquant le Sensate Focus et le Slow Sex, par exemple) plutôt qu’une sexualité génitale,
- Tenter de créer ou recréer des fantasmes et un imaginaire érotique (si besoin, on peut s’aider de la littérature, de podcasts ou de films érotiques),
- Se reconnecter à son propre désir, indépendamment de celui du.de la partenaire, et s’autoriser à pratiquer la masturbation,
- Travailler sur l’image corporelle et la connexion aux sensations, notamment avec la pratique de la Mindfulness,
- Améliorer la qualité de la relation plutôt que se focaliser sur la fréquence des rapports,
- Accepter les fluctuations du désir comme normales,
- Introduire des éléments de surprise ou de nouvelles initiatives dans la routine quotidienne,
- Créer des moments de complicité (souvenirs, projets, jeux, défis communs…),
- Consulter si nécessaire (thérapie de couple ou sexothérapie).
Aimer son.sa partenaire sans le.la désirer n’est pas le signe d’un dysfonctionnement du couple. Il s’agit souvent d’une transformation du lien liée au temps, au contexte de vie ou à des facteurs individuels et / ou relationnels. Ainsi, le désir n’est pas une donnée fixe. Il évolue, fluctue, disparaît parfois, et peut aussi renaître lorsque les conditions sont de nouveau favorables.
L’enjeu principal réside dans la capacité à comprendre cette situation sans la dramatiser, à mettre des mots sur le vécu de chacun.e et à cheminer, à son rythme, vers une intimité retrouvée et souhaitée par les deux parties.
Ce contenu a été écrit par
Louise PAITEL
, Psychologue clinicienne et sexologue diplômée, chercheuse à l’Université Côte d’Azur de Nice. Elle accompagne LOVE AND VIBES en apportant une approche scientifique et bienveillante de la sexualité.
Références
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