On confond souvent asexualité, abstinence et manque de désir. Élise Virolleaud fait le point sur cette orientation sexuelle et partage des repères pour mieux la comprendre.
L’asexualité est une orientation sexuelle qui se caractérise par l’absence ou la faible présence d’attirance sexuelle pour d’autres personnes (De Luzio Chasin, 2011). Les personnes asexuelles peuvent ressentir du désir sexuel, mais n’éprouvent pas ou peu le besoin d’avoir des relations sexuelles avec une autre personne (Bogaert, 2013 ; Scherrer, 2008). On parle parfois de l’asexualité comme d’une (non) orientation sexuelle. Elle se retrouve d’ailleurs sous la lettre A de la communauté LGBTQIA+. Cela n'en fait pas pour autant un choix : une orientation sexuelle peut être stable dans le temps tout en connaissant des nuances et des variations dans la façon dont elle est vécue ou nommée. Les personnes asexuelles peuvent avoir des relations romantiques, éprouver de l'affection et former des liens émotionnels profonds, même si l'attraction sexuelle n'en fait pas partie.
Afin de mieux cerner le sujet, il est important de distinguer trois notions qui peuvent être souvent confondues.
Le désir sexuel, aussi appelé libido, est une pulsion psychobiologique, qui s’alimente de deux sources : sensorielle exogène, et endogène correspondant aux fantasmes et aux idées sexuelles. On peut distinguer un désir sexuel spontané en relation avec des stimuli intrinsèques affectifs, fantasmatiques et cognitifs et un désir sexuel “réactif” en réponse à l’excitation physique. (Cour et al., 2012). Le désir spontané naît de l’intérieur, une pensée, un fantasme, une envie qui surgit sans rien de particulier autour de soi. Le désir réactif apparaît en réponse à quelque chose d’extérieur, un contact, une caresse, une situation qui provoque en premier lieu une excitation. C’est une sensation interne représentée à travers l’envie de se connecter sexuellement avec une autre personne ou soi-même. Le désir sexuel peut fluctuer, être fort, faible ou absent, indépendamment de la présence d’une autre personne.
L’attirance sexuelle se manifeste lorsqu’on trouve une autre personne attirante sexuellement ou qu’on désire avoir un contact sexuel avec elle. (Clifton, 2025).
L’excitation sexuelle est une réaction corporelle et physiologique en réponse à un stimuli sexuel réel ou imaginé. Elle se manifeste à travers l’accélération du rythme cardiaque, une vasodilatation induisant une érection, le gonflement du clitoris, et une lubrification. L’excitation sexuelle peut survenir indépendamment d’une attirance dirigée vers une personne.
L’asexualité concerne précisément l’absence, ou la rareté de cette attirance sexuelle envers autrui. Elle ne préjuge en rien de l’existence d’un désir non dirigé, ni de la capacité du corps à réagir physiologiquement.
Il existe cependant des personnes qui ont des troubles du désir sexuel dont l’origine est médicale ou psychologique, et certaines se définissent peut-être comme asexuelles. Néanmoins, l’asexualité ne découle pas d’un traumatisme d’ordre sexuel ou d’une pathologie sexuelle. (Brotto et Yule, 2017).
Ce distinguo s’inscrit dans une perspective que la communauté asexuelle a développée pour penser plus finement la sexualité et l’affectivité : le modèle des attractions dissociées ou split attraction model (SAM). Ce modèle, basé sur un outil communautaire, propose de distinguer l’attirance romantique - ou le désir de relations romantiques - de l’attirance ou du désir sexuel, séparant ainsi l’orientation romantique et l’orientation sexuelle en identités distinctes. Il fait également apparaître l’attirance esthétique (apprécier l’apparence d’une personne sans désir sexuel ni romantique) et l’attirance sensuelle (l’envie de contact physique non sexuel). Une personne peut ainsi être asexuelle et biromantique, aromantique et hétérosexuelle ou ne ressentir aucune de ces attirances - ce sont des curseurs distincts.
Ce vocabulaire n’est pas récent : la communauté asexuelle s’organise depuis le début des années 2000, en particulier autour du réseau AVEN (Asexual Visibility and Education Network), fondé en 2001, l’un des premiers espaces à donner un langage commun à des personnes ne se retrouvant dans aucun des récits ou des cases existantes. Le drapeau ace (asexuel) et la semaine de visibilité asexuelle qui a lieu chaque année fin octobre, sont nés de ce mouvement.
L'asexualité est souvent empreinte de malentendus et d'idées préconçues qui méritent d'être éclaircis pour mieux la comprendre.
Un des mythes les plus répandus est que les personnes asexuelles ne vivent jamais de relations intimes ou émotionnelles. En réalité, beaucoup de personnes asexuelles entretiennent des relations amoureuses, romantiques ou platoniques profondes. L'absence d'attirance sexuelle n'empêche pas la formation de liens affectifs forts, ni le désir de proximité et de complicité avec d'autres personnes.
Un autre point fréquemment confus est la différence entre asexualité, abstinence et libido. L'asexualité est une orientation sexuelle où l'attirance sexuelle est absente. Ce n'est pas un choix ou une décision. À l'inverse, l'abstinence fait référence à la décision de ne pas agir sur l'attirance sexuelle ou de s'abstenir de sexe pour des raisons personnelles, religieuses ou autres. Quant à la libido, elle concerne le désir sexuel qui peut être présent ou non chez une personne, indépendamment de son orientation sexuelle. Ainsi, une personne asexuelle peut avoir une libido faible, normale ou même absente, et ce, indépendamment de son asexualité.
Ce qui définit l'asexualité, ce n’est pas l’absence de réponse corporelle mais l’absence d’attirance dirigée vers une autre personne. C’est d’ailleurs dans ce sens que le DSM-5 exclut explicitement l’auto-identification asexuelle du diagnostic de trouble du désir sexuel hypoactif depuis 2013 : l’asexualité n’est pas un trouble du désir à traiter, mais une orientation à part entière.
La communauté asexuelle s’oppose à l’idée qu’il n’existerait que deux catégories de personnes avec d’un côté les personnes asexuelles et de l’autre les personnes sexuelles (c’est-à-dire les personnes qui ressentent de l’attirance sexuelle pour d’autres personnes). Au contraire, elle conçoit la sexualité comme un axe ou un continuum avec, à une extrémité, les personnes éprouvant une forte attirance sexuelle et à l’autre, les personnes n’éprouvant jamais d’attirance sexuelle. (De Luzio Chasin, 2011).
Le rapport à la sexualité peut être très différent d’une personne asexuelle à l’autre. Certaines ne sont pas rebutées par la sexualité et considèrent celle-ci comme quelque chose de positif ; elles se définissent comme sex-positives. D’autres sont complètement indifférentes à la sexualité et se considèrent comme sex-neutres. D’autres encore sont fortement rebutées – voire dégoûtées – par la sexualité et se désignent comme anti-sex (Carrigan, 2011).
La communauté asexuelle est aussi diverse que n'importe quelle autre, avec une variété d'identités et d'expériences qui illustrent la richesse du spectre de l'asexualité. Comprendre les nuances entre les différents termes aide à saisir la complexité de cette orientation.
Aromantique désigne une personne qui ne ressent pas d'attirance romantique envers d’autres personnes, quel que soit leur genre. Cette orientation peut se manifester indépendamment de l'orientation sexuelle ; ainsi, quelqu'un peut être aromantique tout en étant asexuel, mais les deux ne sont pas systématiquement liés. Les personnes aromantiques peuvent avoir des relations significatives qui ne reposent pas sur l'attraction romantique.
Gray-sexuel-le (ou grey-asexuel-le) fait référence aux personnes qui se situent dans une zone entre la sexualité et l'asexualité. Ces personnes peuvent éprouver une attirance sexuelle, mais seulement dans certaines conditions ou avec une intensité très faible. Le terme est utile pour les personnes qui ne se sentent pas tout à fait asexuelles, mais qui ne s'identifient pas pleinement aux modèles traditionnels de sexualité.
Demi-sexuel est un terme utilisé pour décrire les personnes qui ne ressentent une attirance sexuelle qu'après avoir formé un lien émotionnel. La connexion émotionnelle est donc une condition préalable à toute attirance sexuelle chez les personnes demi-sexuelles, différenciant nettement leur expérience de celle des personnes qui ressentent une attirance sexuelle plus spontanée.
Il est important de préciser que l’orientation (ou la non-orientation) romantique et sexuelle sont des processus mouvants qui s’inscrivent dans une fluidité - tout comme les relations construites avec chaque partenaire.
Les personnes asexuelles distinguent nettement sexualité et sentiments amoureux. Le fait de ne pas ressentir d’attirance sexuelle ou de n’en ressentir que peu ne les empêche pas de tomber amoureux-ses et de pouvoir avoir envie d’être en couple. (Bogaert, 2012 ; De Luzio Chasin, 2011). Cette attirance amoureuse est suffisamment importante pour que ces personnes s’identifient à leur orientation romantique de la même manière que certaines personnes s’identifient à leur orientation sexuelle. (Carrigan, 2011).
De manière générale, on peut supposer à tort que les personnes asexuelles ne s'intéressent pas aux relations et au partage d'intimité. En réalité, beaucoup valorisent et recherchent des connexions profondes, qu'elles soient romantiques ou platoniques. La capacité à tisser des liens affectifs et à maintenir des relations enrichissantes n'est pas limitée par l'attirance sexuelle. Asexuel-les ou non, les personnes peuvent construire des relations basées sur la confiance, le respect mutuel et la compréhension. Les personnes asexuelles trouvent dans ces liens un soutien et une source de bonheur et d’épanouissement durable.
L'incompréhension et les préjugés peuvent amener les personnes asexuelles à se sentir marginalisées ou invisibilisées, ce qui contribue à un sentiment de solitude ou d'aliénation. La pression pour se conformer aux normes et aux attentes sociétales en matière de relations et de sexualité peut également être une source de mal-être, de stress et d'anxiété. Il est donc primordial de créer des espaces où les personnes asexuelles peuvent s'exprimer librement et trouver une reconnaissance sociale.
Depuis quelques années on peut observer une représentation plus large et diversifiée des personnes asexuelles dans les médias et les divertissements, ce qui contribue à visibiliser une communauté déjà existante.
La visibilité, le sentiment d’appartenance à une communauté, le dialogue ouvert et l'accès à des ressources adaptées sont indispensables pour aider les personnes asexuelles à naviguer dans leurs enjeux spécifiques et à améliorer leur santé mentale.
Parler d’asexualité, c’est aussi parler de consentement. Certaines personnes asexuelles ont des rapports sexuels - par plaisir de donner, par curiosité - et c’est un choix valide à condition qu’il soit libre et renouvelé à chaque fois. Le risque c’est la compliance sexuelle, c’est à dire accepter des relations sexuelles non désirées, par peur de perdre son ou sa partenaire, ou parce qu’on n’ose pas dire non. Le consentement se renouvelle à chaque fois - avoir eu envie hier n’engage à rien aujourd’hui. Et c’est valable pour n’importe quelle relation sexuelle.
Dans un couple mixte (une personne asexuelle et une personne allosexuelle - terme générique créé par la communauté a-spec pour décrire toute personne qui n’est pas asexuelle ), le respect, la communication explicite et l’écoute sont des points clés dans le partage et l'exploration d’autres formes d’intimité.
Les relations queerplatonique mélangent les aspects des relations platoniques et d’intimité profonde sans entrer dans le cadre, parfois perçu comme restrictif, des relations amoureuses traditionnelles. Elles offrent une certaine liberté et permettent de créer des engagements relationnels forts en dehors des attentes et normes romantiques traditionnelles. Ces relations offrent une perspective unique sur la proximité émotionnelle et physique, sans dimension romantique et sexuelle spécifique. (Adrien & Adrien, 2025).
Une personne asexuelle garde les mêmes besoins de suivi de santé sexuelle que n’importe quelle personne ayant une activité sexuelle, même occasionnelle : dépistage IST et contraception si besoin. L’asexualité influence le rapport au désir mais pas les besoins de santé.
Adrien, & Adrien. (2005, 13 janvier). Les relations queerplatoniques : une nouvelle dynamique relationnelle. LGBT COLORS.
Bogaert, A. F. (2012). Understanding asexuality. Rowman & Littlefield.
Bogaert, A. F. (2013). « The demography of asexuality » dans Baumle, A. K. (Ed.) (2013). International handbook on the demography of sexuality, Springer.
Brotto, L. A. et Yule, M. (2017). « Asexuality: Sexual Orientation, Paraphilia, Sexual Dysfunction, or None of the Above? », Archives of sexual behavior, 46, pp.619-627.
Carrigan, M. (2011). « There’s more to life than sex? Difference and commonality within the asexual community », Sexualities, 14, pp.462-478.
Cour, F., Droupy, S., Faix, A., Methorst, C., & Giuliano, F. (2012). Anatomie et physiologie de la sexualité. Progrès En Urologie, 23(9), 547‑561.
Clifton, J. (2025, 16 juin). The science Behind Sexual Attraction | The Science Blog. ReAgent Chemical Services.
De Luzio Chasin C. J. (2011). « Theoretical Issues in the Study of Asexuality ». Archives of Sexual Behavior, 40(4), pp.713-723.
Scherrer, K. S. (2008). « Coming to an Asexual Identity: Negotiating Identity, Negotiating Desire ». Sexualities, 11, pp.621-641.
AVEN (Asexual Visibility and Education Network) : https://fr.asexuality.org/
Romantic Orientations, AVEN.