Le smartphone est devenu un compagnon permanent. Il nous accompagne au travail, dans les transports, en balade, à table… et jusque dans notre lit.
Cette présence continue soulève des questions de santé publique et une modification des interactions humaines. Au-delà des effets sur le sommeil ou la concentration, de plus en plus de chercheurs s'intéressent à son influence sur la vie relationnelle et sexuelle.
Usage et dépendance au smartphone
Le téléphone portable est devenu l’outil technologique le plus utilisé dans l'histoire de l'humanité (Lopez-Fernandez et al., 2017). En France, selon l’Insee, 95 % de la population possède un téléphone portable et 77 % détiennent plus particulièrement un smartphone. Le smartphone est très répandu chez les jeunes : 94 % des 15-29 ans et 92 % des 30-44 ans en sont équipés (Insee, 2021).
Au niveau mondial, la moyenne de consultation du smartphone est de plus de 5 heures par jour. Les Français, quant à eux, passent en moyenne 3,6 heures par jour sur leur téléphone, soit plus d'une journée entière par semaine (Data.ai, 2022). Aussi, les internautes français dédient chaque jour en moyenne 2,26 heures de leur temps aux réseaux sociaux (Hubspot, 2023).
De manière globale, les études de dépistage estiment que la prévalence de la dépendance au smartphone varierait entre 0,1 % et 35 %, la fourchette la plus fréquente se situant entre 10 % et 20 % (Olson et al., 2022). En France, elle serait de 3,4 % à 9,5 % selon les études (Lopez-Fernandez et al., 2017 ; Paitel et al., 2025). Par ailleurs, le sentiment d’être dépendant de son smartphone est présent chez 65 % des Français, dont 20 % s’estiment « très dépendants » (Ifop, 2024).
Pourquoi est-il si difficile de poser son téléphone ?
Le smartphone est régulièrement utilisé pour compenser les émotions négatives issues des perturbations de la vie quotidienne, réguler l'humeur ou se remettre d'une tension (Elhai et al., 2016 ; Hoffner & Lee, 2015 ; Hefner & Vorderer, 2016). Certains chercheurs considèrent qu'il est devenu une véritable extension de nous-mêmes (Belk, 2013), un compagnon social (Carolus et al., 2019) ou un objet comparable au doudou de l'enfance, capable d'apaiser l'anxiété, l’ennui et le sentiment de solitude (Fourquet-Courbet & Courbet, 2017).
De plus, être « toujours connecté.e » est devenu un état normal pour la plupart des habitants de pays développés (Bayer et al., 2016). En effet, le smartphone aide les gens à communiquer, à garder le contact avec les pairs et la famille, à maintenir une cohésion sociale et à renforcer les amitiés (Trepte & Scharkow, 2017 ; Chui, 2015 ; Ling, 2012 ; Ellison et al., 2014). Ces bénéfices sont capitaux, mais ils induisent aussi une attente sociétale nommée « norme de connexion » (Bayer et al., 2016). Ainsi, la plupart des gens présument qu'ils doivent être toujours disposés et disponibles pour répondre aux autres, quel que soit le moment.
Enfin, le fonctionnement même du smartphone et de ses applications favorise la dépendance. En effet, chaque notification, chaque « like », agit comme une récompense qui renforce l’habitude, et potentiellement, l’addiction (Billieux et al., 2015 ; Vezzoli et al., 2023). Ainsi, en moyenne, 70 % des utilisateurs anglais consultent leur smartphone toutes les 5 minutes et l’actionnent plus de 220 fois par jour. Soixante-trois pour cent d’entre eux admettent l’utiliser sans en avoir conscience et sans but prédéfini (Tecmark, 2014).
Quand le smartphone s’invite dans le couple
Si le smartphone répond à des besoins sociaux, il peut aussi entrer en concurrence avec les interactions humaines. Les chercheurs utilisent le terme phubbing, contraction de phone et snubbing, pour désigner le fait d'ignorer quelqu’un au profit de son téléphone (Chotpitayasunondh & Douglas, 2016). Dans la vie quotidienne, cela correspond à des situations très courantes : consulter une notification pendant une conversation, faire défiler les réseaux sociaux pendant un repas ou interrompre une activité en cours pour répondre à un appel…
Plusieurs études montrent que le partner phubbing (c’est-à-dire le fait de snober son partenaire de couple au profit du téléphone) est associé à une diminution de la satisfaction conjugale, de l'intimité émotionnelle et du sentiment de connexion (Roberts & David, 2016 ; Vanden Abeele et al., 2019 ; Chmielik & Błachnio, 2022). En effet, les relations amoureuses se construisent principalement grâce à l'attention mutuelle. Le regard, l'écoute, les réponses émotionnelles et les échanges quotidiens constituent le socle du lien affectif.
Or, les interruptions technologiques peuvent mettre à mal la qualité de la communication et le sentiment de connexion entre les personnes (Przybylski & Weinstein, 2013). Ces comportements peuvent sembler anodins, mais ils transmettent parfois le message implicite : « Ce qui se passe sur mon téléphone est plus important que ce qui se passe entre nous ». Aussi, les personnes qui subissent régulièrement du phubbing rapportent davantage de frustration, de tristesse, un sentiment de rejet et d'insatisfaction relationnelle (Frackowiak et al., 2023).
Au sein du couple, un cercle vicieux s’installe alors (Paitel & Cherikh, 2025) :
Quand le smartphone s’invite dans la sexualité
Le coucher représente souvent l'un des rares moments de calme partagés dans la journée. C'est un espace privilégié pour discuter, se câliner, se détendre, initier un rapprochement sexuel… Lorsque ce temps est absorbé par les écrans, les occasions de rapprochement intime et de tendresse diminuent (Salmela, Colley & Häkkilä, 2019).
Concernant les habitudes numériques, 74 % des couples utilisent un smartphone ou une tablette dans le lit conjugal, de leur côté, au moins une fois par semaine. Les couples interrogés dans une enquête à ce sujet disaient dormir systématiquement avec leur smartphone en charge à côté du lit. Aussi, 44 % d’entre eux ont déjà été réveillés par le bruit et 41 % par la lumière du téléphone portable de leur conjoint.e, et 20 % déclarent que ce phénomène se produit chaque semaine. Parmi les utilisateurs, 16 % reconnaissent que leur partenaire a des difficultés à s’endormir à cause de la lumière de leur smartphone, mais ils ne modifient pas leurs habitudes pour autant (Salmela, Colley & Häkkilä, 2019).
Une enquête menée auprès des Français révèle qu’un couple sur deux consulte son smartphone une fois couché, et cette proportion atteint 75 % chez les partenaires entre 18 et 34 ans. Aussi, un jeune adulte sur cinq regarde son smartphone plutôt que son.sa partenaire avant de s'endormir (Poll & Roll, 2021). Plus surprenant encore, 15 à 20 % des jeunes peuvent répondre à un SMS ou un appel pendant un rapport sexuel (Poll&Roll, 2021 ; Mercier & Boisson, 2019).
Par ailleurs, 67 % utilisent leur smartphone en pleine nuit et un Français sur quatre consulte ses notifications avant de dire bonjour à son.sa partenaire le matin. Enfin, 33 % des Français déclarent préférer renoncer au sexe pendant une semaine plutôt qu'à leur téléphone sur la même période (Poll&Roll, 2021).
Une étude de Spencer et collaborateurs (2019) a montré qu'une utilisation importante du smartphone au lit par un.e partenaire était associée à une moindre satisfaction sexuelle chez l'autre. Aussi, chez des adultes portugais, un usage compulsif des réseaux sociaux était associé à davantage de détresse sexuelle. Chez 19,6 % des femmes, cela affectait l'excitation sexuelle, la lubrification et l'orgasme. Chez 12,8 % des hommes, on relevait une diminution du désir sexuel, davantage de difficultés érectiles et une moindre satisfaction sexuelle (Fuzeiro et al., 2022).
Plus récemment, Paitel et collaborateurs (2025) ont montré qu'une addiction au smartphone était associée à une diminution de la satisfaction conjugale, qui elle-même affectait la satisfaction sexuelle, comme un effet de ricochet. Pour finir, l'utilisation fréquente du smartphone provoque également des troubles du sommeil (Chang et al., 2015 ; Yogesh et al., 2018), ce qui peut nuire au désir et aux occasions de rapprochement sur le long terme.
Alors, comment diminuer le partner phubbing et favoriser la sexualité ?
1. Établir des règles
Les couples sont encouragés à parler ouvertement du phubbing et à établir des règles explicites, après discussion et négociation (Paitel & Cherikh, 2025). Dans l’enquête « Les jeunes couples, l’amour et le téléphone portable : mode d’emploi » (Mercier & Boisson, 2019) les règles qui font consensus, que l’on soit en couple depuis un an ou 10 ans, sont les suivantes :
- La règle « à table » : ne pas utiliser son portable lorsque l’on est à table,
- La règle « confiance » : ne pas consulter le téléphone de l’autre,
- La règle « film » : ne pas utiliser son portable lorsqu'on regarde un film,
- La règle « vie privée » : ne pas répondre à un appel professionnel le week-end ou le soir,
- La règle « chambre à coucher » : laisser son portable le soir hors de la chambre / le mettre en mode avion pendant la nuit.
Parmi ceux qui instaurent ces moments sans téléphone, 40 % préfèrent l’extinction (éteindre les téléphones / les mettre en mode avion) plutôt que la déconnexion, la limitation ou la punition. Mais les idées énoncées dans le graphique suivant peuvent inspirer les couples en demande de règles ludiques ou de challenges pour préserver les moments à deux :
Les résultats de l’établissement de règles sont éloquents. Quarante pour cent des jeunes couples ayant passé une soirée sans leur téléphone indiquent que cela a renforcé leur relation. Parmi eux, 52 % en ont profité pour discuter et 56 % pour faire l'amour. De plus, les partenaires qui établissent des règles estiment à 63 % qu’elles sont faciles à respecter (Mercier & Boisson, 2019).
2. S’interroger sur ses besoins
Avant de saisir son téléphone, il peut être utile de se demander : « De quoi ai-je réellement besoin ou envie sur mon téléphone ? » Car par habitude, on ne se pose plus la question. A-t-on besoin de repos, de réconfort, de contact humain, de passer le temps ? Une fois les besoins identifiés, il peut être utile de s’interroger : « Puis-je combler ce besoin au sein de ma relation ? » « Mon.ma partenaire peut-il.elle m’apporter ce que je cherche ? » Si la réponse est « oui », il serait dommage de se priver d’un moment d’échange humain !
C'est d'ailleurs l'une des conclusions les plus importantes de la littérature scientifique : le problème n'est pas le smartphone lui-même, mais son utilisation lorsqu'elle entre en concurrence avec l'attention, la disponibilité et l'intimité au sein du couple (Roberts & David, 2016 ; Vanden Abeele et al., 2019 ; Denecker et al., 2024). Et lorsqu'il s'agit de la relation, de la sexualité et de la satisfaction qu’elles peuvent nous apporter, un moment d’échange authentique valent souvent davantage que des centaines de notifications !
3. Réapprendre la présence attentive
Certains chercheurs recommandent des exercices simples de reconnexion, comme 20 minutes de discussion chaque jour, sans téléphone, où l’attention est entièrement dirigée vers le.la partenaire. Par exemple, chacun.e raconte sa journée et l’autre l’écoute sans l’interrompre. Regarder son.sa partenaire lorsqu'il.elle parle, l'écouter activement et valider ses émotions restent parmi les comportements les plus protecteurs pour la relation. L'objectif n'est pas de résoudre des problèmes, mais simplement de se connecter. Ces moments augmentent les sentiments de proximité et de sécurité émotionnelle, fortement associés à la satisfaction sexuelle (Paitel & Cherikh, 2025).
4. Retrouver une proximité physique
L'hyper-connexion fragmente notre attention. Nous passons continuellement d'une stimulation à l'autre : notification, vidéo, message, appel... Cette dispersion peut également s'inviter dans la sexualité. L’exercice du Sensate Focus (Masters & Johnson, 1970) consiste à passer vingt minutes à explorer le contact physique en couple, sans objectif sexuel, simplement en se massant. Cet exercice très simple favorise la reconnexion corporelle et émotionnelle, ainsi que l’idée de dégager du temps pour le couple.
Il en est de même pour d’autres exercices sensoriels : prendre un bain ensemble, marcher en se tenant par la main, déguster un repas ensemble… De même, avant de s’endormir le soir, prendre 10 minutes pour discuter ou partager un moment de tendresse peut renforcer le sentiment de proximité. L’idée est d’établir des rituels réguliers sans téléphone (Paitel & Cherikh, 2025).
Il est aussi recommandé d'installer un « point de dépôt » dans la maison (boîte, panier ou tiroir) où les téléphones sont laissés pendant les moments dédiés au couple (Paitel & Cherikh, 2025). Cette stratégie réduit l'anxiété liée à la présence visible du smartphone et augmente la disponibilité relationnelle (Sapacz et al., 2016).
"Conscientiser son usage du smartphone, ses besoins relationnels, renforcer la communication et la connexion physique sont des points essentiels pour protéger sa relation des intrusions liées à la technologie. Il est important de continuer de nourrir son couple de moments de disponibilité et de qualité afin de préserver la satisfaction conjugale et sexuelle, et de laisser le téléphone à sa place d’outil numérique." - Louise PAITEL, Psychologue clinicienne et sexologue diplômée, chercheuse à l’Université Côte d’Azur de Nice. -
5. Utiliser le smartphone pour le couple !
La bonne nouvelle est que le smartphone peut aussi renforcer le couple ! Une enquête montre que de nombreux partenaires l’utilisent quotidiennement pour s'envoyer des messages tendres, maintenir le contact lorsqu'ils sont séparés, partager des moments de leur journée ou encore exprimer leur désir. Chez les 18-35 ans, 74 % des couples s'appellent quotidiennement, 91 % s'envoient des messages affectueux et 66 % échangent des sextos. Pour 63 %, le smartphone est un moyen de penser à l’autre en regardant une photo du couple en fond d’écran, en communiquant, en le.la séduisant… C’est un outil qui améliore la vie de couple pour 36 %, car il peut être, entre autres, source de rigolade et de partage (84 %) (Mercier & Boisson, 2019).
Notons également que le sexting consensuel peut être un canal privilégié de communication des attentes et des désirs. Certains partenaires perçoivent par exemple ces échanges comme des préliminaires à l’acte sexuel (Demonceaux, 2014). En effet, au sein d’une relation stable, il peut être associé à une meilleure satisfaction relationnelle lorsqu’il est utilisé comme moyen d’expression et d’exploration de l’intimité (Parker et al., 2013).
Le smartphone agit moins comme une cause directe des difficultés conjugales ou sexuelles que comme un amplificateur de certaines dynamiques relationnelles. Utilisé pour maintenir le lien, communiquer et partager des moments, il peut enrichir la relation. Utilisé comme un refuge face à la fatigue, au stress, à l'ennui ou à l'inconfort émotionnel, il risque au contraire de détourner l'attention des partenaires et de fragiliser la relation.
La bonne nouvelle est que ces mécanismes sont modifiables. Quelques règles simples, des moments sans écran et une attention plus consciente portée au couple peuvent suffire à rétablir la connexion. Au fond, la question n'est pas combien de temps les partenaires passent sur leur téléphone, mais plutôt ce à quoi ils renoncent dans leur relation pendant ce temps !
Ce contenu a été écrit par
Louise PAITEL
, Psychologue clinicienne et sexologue diplômée, chercheuse à l’Université Côte d’Azur de Nice. Elle accompagne LOVE AND VIBES en apportant une approche scientifique et bienveillante de la sexualité.
Références
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