Aujourd'hui, il existe de multiples façons de construire une relation amoureuse. Louise Paitel, psychologue clinicienne et sexologue, explore les différentes formes de non-monogamie consensuelle et les clés pour les vivre de manière éthique et épanouissante.
Pendant longtemps, le couple amoureux a été pensé selon un modèle presque exclusivement monogame : deux personnes qui s'aiment construisent une relation affective et sexuelle privilégiée, et s'engagent, implicitement ou explicitement, à ne pas entretenir de relations intimes avec d'autres partenaires. Pourtant, les manières de vivre l'amour et la sexualité sont aujourd'hui plus diverses. Ces vingt dernières années, la recherche s'est déployée autour de ce thème pour accompagner cette évolution (Gupta et al., 2024).
Le couple libre est une expression du langage courant, qui renvoie à une relation dans laquelle chacun conserve une certaine liberté sexuelle ou relationnelle en dehors du couple. Le couple ouvert désigne plus précisément une relation dyadique qui conserve un engagement central tout en autorisant des relations sexuelles extérieures, souvent avec une limitation de l'investissement romantique envers les autres partenaires (Wdowiak et al., 2024). Certains couples privilégient les rencontres occasionnelles, d'autres des partenaires réguliers ou des relations à distance, sans qu'il existe de modèle unique.
Le terme « monogamish », popularisé par le chroniqueur Dan Savage en 2011, désigne enfin un accord dans lequel le couple reste prioritaire, mais où une aventure occasionnelle est acceptable, voire désirable, pour entretenir la flamme du désir (Easton & Hardy, 2021).
Le polyamour désigne « une forme de relation où il est possible, légitime et enrichissant d'entretenir, généralement à long terme, des relations émotionnelles et sexuelles avec plusieurs partenaires simultanément » (Haritaworn et al., 2006), avec le consentement de toutes les personnes concernées.
Il peut exister des structures hiérarchiques dans les liens entretenus, avec des partenaires dits « primaires », « secondaires » ou « tertiaires » selon leur investissement, cohabitation ou ancienneté (Wdowiak et al., 2024). L'anarchie relationnelle, une des branches du polyamour, refuse au contraire cette hiérarchisation, privilégiant la liberté à l'engagement formalisé et le moins de règles possible, tout en maintenant des exigences de sécurité, de consentement et de prévention (Easton & Hardy, 2021).
L'échangisme, ou swinging, correspond quant à lui à une sexualité partagée avec d'autres personnes ou d'autres couples, généralement en présence du ou de la partenaire, la monogamie émotionnelle étant maintenue (Wilt et al., 2018). Désigné également sous le terme de libertinage en France, il comprend le côte-à-côtisme (rapports en présence d'autres personnes, sans contact), le mélangisme (échange de caresses, sans pénétration hors couple) et le candaulisme (plaisir de voir son ou sa partenaire avec quelqu'un d'autre) (Welzer-Lang, 2005).
La recherche montre que ces catégories restent perméables : de nombreuses personnes décrivent des formes mixtes, transitoires ou hybrides, combinant par exemple polyamour et sexualité récréative, ou des accords évolutifs selon les périodes de vie (Astle et al., 2023 ; Andersson, 2022). C'est pourquoi l'expression non-monogamie éthique ou consensuelle s'est imposée pour désigner, plus largement, le fait de « négocier ouvertement des liens intimes et/ou sexuels avec plusieurs partenaires » (Klesse et al., 2022), avec la connaissance et le consentement des personnes concernées (Gupta et al., 2024).
En effet, la notion de consentement est essentielle dans la non-monogamie consensuelle : la ou les relation.s extérieure.s sont connue.s et négociée.s par les partenaires. Cela la distingue tout à fait de la non-monogamie non consensuelle ou l'infidélité, marquée au contraire par la dissimulation (Conley et al., 2017).
Dans une étude canadienne, chez 2 003 adultes, 2,4 % de l'ensemble des participants et environ 4 % des personnes actuellement en couple déclaraient être engagés dans une relation ouverte au moment de l'enquête, et près d'une personne sur cinq rapportait en avoir déjà vécu une (Fairbrother et al., 2019). Ce chiffre est retrouvé dans une enquête menée auprès d'adultes américains célibataires : 21 % des participants rapportaient avoir déjà expérimenté une relation consensuellement non monogame au cours de leur vie (Haupert et al., 2017).
Le polyamour constitue une configuration plus spécifique : dans une étude américaine portant sur 3 438 adultes célibataires, 10,7 % déclaraient l'avoir déjà expérimenté et 16,8 % souhaitaient l'expérimenter (Moors et al., 2021). Selon la définition retenue, les estimations de prévalence varient de 0,6 % à 5 % pour les pratiques ponctuelles et de 2 % à 23 % au cours de la vie (Rubel & Burleigh, 2020). En population générale, l’engagement dans des relations de non-monogamie consensuelle est estimé à 5 % (Codrington & du Plooy, 2024).
Une idée reçue consiste à penser qu'un couple qui ouvre sa relation chercherait à compenser une sexualité insatisfaisante ou une relation conjugale dégradée. Les données scientifiques remettent en question cette généralisation. Une vaste revue de littérature conclut que les personnes engagées dans des relations de non-monogamie consensuelle présentent, en moyenne, des niveaux de satisfaction comparables à ceux des personnes monogames (Gupta et al., 2024). Une autre méta-analyse portant sur 35 études et près de 24 500 participants aboutit à une conclusion similaire, sans différence globale significative entre la satisfaction relationnelle et/ou sexuelle des couples, qu'ils soient en relation libre ou non (Anderson et al., 2026).
Ainsi, la structure relationnelle, à elle seule, ne permet pas de prédire la qualité d'une relation. D'autres ingrédients sont beaucoup plus déterminants : la compatibilité des attentes, la qualité de la communication, la capacité à négocier les limites, la confiance, la sécurité affective... Par ailleurs, la satisfaction relationnelle est meilleure lorsque le type de relation effectivement vécu correspond à celui souhaité (Fairbrother et al., 2019) et grâce à une communication qualitative et au sentiment que ses besoins sont satisfaits (Morar-Bolba et al., 2025).
Dans une relation monogame, certaines attentes peuvent paraître implicites, comme ne pas avoir de relation sexuelle avec une autre personne ou ne pas utiliser d'applications de rencontre. Lorsqu'un couple décide de s’ouvrir, les règles à établir doivent souvent être plus explicites, car la non-monogamie consensuelle repose sur des frontières négociées de romance, de sexualité et de transparence (Moors et al., 2021).
Les partenaires peuvent notamment discuter :
- Des personnes avec lesquelles une relation sexuelle est envisageable (inconnus, ami.es, partenaires ponctuels ou réguliers, hiérarchie éventuelle...),
- De leur localisation géographique (même ville ou ville éloignée),
- De la possibilité d'avoir des relations affectives/amoureuses,
- De l'utilisation d'applications de rencontre,
- Des pratiques sexuelles autorisées,
- Des pratiques de prévention des infections sexuellement transmissibles,
- De la fréquence des rencontres sexuelles et/ou amoureuses,
- De la nécessité de prévenir l'autre avant ou après une rencontre,
- Du respect des espaces et moments réservés au couple,
- Des règles concernant le domicile conjugal/familial et la gestion des fêtes, vacances ou événements conjugaux/familiaux,
- De la place éventuelle des partenaires extérieurs dans la vie personnelle et sociale,
- De la possibilité de modifier ou suspendre temporairement l'ouverture.
En effet, il est avant tout nécessaire de préciser ce qui est permis, avec qui et dans quelles conditions (Cardoso et al., 2021). La santé sexuelle (pratiques, préservatifs, dépistages, vaccination, information en cas d'exposition...) doit faire partie intégrante des discussions, au même titre que la communication et la gestion de la jalousie (Mogilski et al., 2026). Le niveau d'information à partager est également discuté : l'honnêteté peut aller d'une transparence totale à « ne rien savoir » (Andersson, 2022).
Le temps et l'investissement méritent eux aussi une attention particulière : une relation ouverte peut être équitable entre les partenaires sans que leurs vécus, leurs besoins ou leurs expériences relationnelles et/ou sexuelles soient synchrones et symétriques. L'enjeu est plutôt de construire des arrangements perçus et vécus comme respectueux par les deux parties.
Enfin, il n'est pas nécessaire de devenir un « couple parfait » de la non-monogamie : la jalousie, les maladresses et les désaccords indiquent le plus souvent qu'un accord doit être réévalué, pas forcément que le modèle échoue. En résumé, il est important de s'autoriser à discuter ouvertement de ce qui peut être difficile ou douloureux.
La manière d'aborder l'ouverture avec son ou sa partenaire compte beaucoup. Pour respecter un accord éthique, il est préférable d'en parler avant toute rencontre extérieure et de commencer par explorer ce que cette idée évoque plutôt que de formuler d'emblée une demande concrète. La conversation peut commencer par : Qu'est-ce que cette idée représente pour toi ? Qu'aimerais-tu éventuellement vivre ? Qu'est-ce qui te fait peur ? Qu'est-ce qui serait absolument impossible pour toi ? (Easton & Hardy, 2021). Cette manière de procéder permet de distinguer le fantasme, la curiosité et le désir réel de modifier la relation, tout en laissant à chacun la possibilité d'exprimer ses intérêts et ses limites.
Le consentement doit rester libre, éclairé et réversible : une ouverture acceptée par crainte d'une rupture, parce que l'autre a déjà commencé une relation extérieure ou par sentiment d'obligation ne constitue pas une négociation équilibrée. Un « oui » ne devrait pas non plus être considéré comme définitif, puisque les besoins de chacun.e peuvent évoluer. Et l'établissement de règles peut être nécessaire pour sécuriser les partenaires du couple, mais aussi les partenaires extérieur.es.
Ces règles doivent pouvoir évoluer : un accord satisfaisant au début de l'ouverture peut devenir difficile à vivre plusieurs mois ou années plus tard. Par exemple, une règle qui concerne les émotions plutôt que les comportements peut s’avérer difficile à respecter sur le long terme. Demander à son ou sa partenaire de « ne jamais tomber amoureux.se » d'une autre personne peut sembler rassurant, mais les sentiments ne se commandent pas toujours. En revanche, il est possible de s'engager sur des comportements : informer l'autre d'un changement important, respecter les temps communs, utiliser des moyens de prévention, signaler une situation devenue émotionnellement significative...
Enfin, des temps de bilan peuvent être utiles pour se demander : Qu'est-ce qui fonctionne ? Qu'est-ce qui devient difficile ? Avons-nous encore suffisamment de temps pour nous ? Certaines règles doivent-elles être modifiées ? (Easton & Hardy, 2021).
L'arrivée de nouveaux partenaires peut apporter de la nouveauté et des expériences sexuelles inédites, mais elle peut aussi modifier les équilibres existants : comparaison, sentiment de perdre sa place, baisse de la fréquence des activités sexuelles au sein du couple, manque de désir ou de disponibilité, conflits autour du temps passé ensemble…
Il peut être salvateur de comprendre qu'une relation extérieure n'a pas nécessairement la même fonction qu'une relation de longue date, sans que l'une soit supérieure à l'autre. Comme dit précédemment, la satisfaction relationnelle dépend moins du caractère monogame ou non monogame de la relation que de l'adéquation entre les besoins de chacun (Fairbrother et al., 2019).
Aussi, l'ouverture n'est pas un remplacement de la vie ou de la sexualité conjugale, mais une réorganisation possible de la vie intime, à condition que le couple initial continue de faire l'objet d'une attention spécifique, s'il reste important pour les deux partenaires. C’est pourquoi entretenir la richesse du couple est primordial : moments réservés, rendez-vous réguliers, projets, attentions, intimité sans distraction ou conversations sur les envies ou les fantasmes sont donc les bienvenus !
La jalousie constitue probablement l'une des principales inquiétudes lorsqu'un couple envisage la non-monogamie. Des travaux récents la classent d'ailleurs parmi les difficultés les plus fréquemment rapportées en polyamorie, avec les contraintes de temps, la stigmatisation et la charge émotionnelle (Boudreau et al., 2026). Pourtant, ressentir de la jalousie ne signifie pas être incapable de vivre une relation ouverte. C'est une émotion complexe qui peut recouvrir des expériences très différentes : peur de perdre l'autre, comparaison, sentiment de ne plus être suffisamment désiré.e, peur d'être remplacé.e, insécurité affective, impression d'injustice…
Une étude portant sur un large échantillon comparant des personnes monogames et non monogames a notamment retrouvé davantage de compersion et, dans certaines conditions, moins de jalousie chez les participants non monogames, sans que ces différences puissent être interprétées comme une caractéristique universelle (Mogilski et al., 2019). Selon certains auteurs, la compersion pourrait jouer un rôle d'intermédiaire entre sécurité d'attachement et satisfaction relationnelle (Neto et al., 2026). Ainsi, des conversations régulières sur le désir, la place du couple initial, les temps exclusifs et les ajustements possibles sont nécessaires lorsque la jalousie ou l'insécurité augmentent (Codrington & du Plooy, 2024 ; Boudreau et al., 2026).
Ce terme désigne le fait de ressentir une forme de satisfaction ou de joie face au plaisir ou au bonheur amoureux ou sexuel de son.sa partenaire avec une autre personne. Elle n'est pas l'opposé mécanique de la jalousie : une même personne peut être heureuse pour son ou sa partenaire tout en ressentant simultanément de l'inquiétude ou de la tristesse. Le tout est d’en parler pour être rassuré.e sur les sentiments du.de la partenaire et l’importance du couple. Une étude montre d'ailleurs que la compersion prédit indirectement une meilleure satisfaction relationnelle, en réduisant la jalousie, grâce à l'empathie cognitive (Buczel et al., 2024).
Si la jalousie survient, il peut être utile d'essayer de comprendre ce qu'elle vient signaler. « J'ai peur que tu préfères cette personne à moi » n'appelle pas la même réponse que « J'ai peur d'attraper une infection sexuellement transmissible » ou « J'ai l'impression que nous ne passons plus de temps ensemble ». Une émotion identique en apparence peut correspondre à des besoins très différents. Identifier ces besoins permet ensuite de rechercher des solutions concrètes : davantage de sécurité ou réassurance, de temps à deux, une meilleure information sur la santé sexuelle, une modification des accords…
"La non-monogamie consensuelle souffre souvent de clichés. Déjà, ouvrir un couple, ce n'est pas supprimer les règles, c'est au contraire en établir clairement. De plus, on oppose souvent jalousie et compersion, comme si l'une ne pouvait pas exister avec l'autre. En réalité, on peut tout à fait être heureux.se pour son ou sa partenaire et, en même temps, avoir un grand besoin d'être rassuré.e. Les deux ne s'excluent pas. L’idée est donc de privilégier l’ouverture et la communication entre les partenaires." - Louise PAITEL, Psychologue clinicienne et sexologue diplômée, chercheuse à l’Université Côte d’Azur de Nice. -
Une consultation avec un.e sexologue ou thérapeute de couple peut être pertinente en cas de difficultés de communication, de conflits répétés autour des règles, de jalousie importante sans réassurance possible, de baisse de la sexualité conjugale entraînant une souffrance, de désaccord marqué sur le désir d'ouverture, d’effraction d'une règle ou encore de difficultés d'équilibre entre plusieurs relations.
L'objectif est d'aider les partenaires à distinguer besoins, limites, peurs, accords, différends, émotions et comportements. Le ou la professionnel.le encouragera la communication et la recherche de compromis autour de ces notions, afin que chacun.e puisse décider en accord avec ses propres valeurs. Ainsi, une approche clinique spécifiquement informée sur la non-monogamie et dépourvue de jugement moral est primordiale (Schechinger et al., 2018).
Pour finir, ouvrir un couple ne répare pas un couple déjà en crise. Certains travaux rappellent que l'ouverture peut être mobilisée de façon défensive pour éviter l'intimité ou déplacer un conflit conjugal préexistant (Malchy, 2025). Ainsi, avant d'ouvrir le couple, les partenaires peuvent avoir besoin d'aborder en consultation d'autres sujets inhérents à la vie de couple et à son histoire.
Couple ouvert, polyamour et échangisme constituent des réalités relationnelles organisées autour du consentement, de la communication et de la négociation des règles/limites. La littérature met en avant la qualité des accords, l'ajustement aux préférences relationnelles et la compétence communicationnelle comme éléments ayant une importance décisive dans le vécu de la non-monogamie consensuelle (Anderson et al., 2026 ; Fairbrother et al., 2019 ; Neto et al., 2026).
Au fond, la question n'est peut-être pas « faut-il être monogame ou non monogame ? », mais plutôt : quel type de relation correspond réellement aux besoins, aux valeurs et aux limites des personnes qui la construisent ? Pour les professionnel.les de santé, l'enjeu est d'accompagner les couples sans présupposer que leur organisation relationnelle constitue en elle-même un problème, en partant de la demande et du bien-être des personnes plutôt que d'un modèle conjugal précis.
Ce contenu a été écrit par
Louise PAITEL
, Psychologue clinicienne et sexologue diplômée, chercheuse à l’Université Côte d’Azur de Nice. Elle accompagne LOVE AND VIBES en apportant une approche scientifique et bienveillante de la sexualité.
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