Les fantasmes sexuels occupent une place dans la vie intime de la majorité des adultes, mais ils restent souvent entourés de tabous et d’idées reçues. Notre sexologue préférée Louise Paitel propose un regard nuancé et éclairant sur ce que ces scénarios intérieurs disent, ou non, de nos désirs, de notre identité et de notre rapport au plaisir.
Les fantasmes sexuels font partie intégrante de la vie psychosexuelle humaine. Qu’il s’agisse d’imageries fugitives pendant la journée ou de scénarios répétés pendant l’activité sexuelle, les fantasmes contribuent à l’excitation, aux scripts sexuels, à la construction de l’identité et à la régulation émotionnelle. Malgré leur banalité, ils restent entourés de mythes (par exemple : « les fantasmes reflètent des désirs qu’on voudrait réaliser », ou encore : « on ne devrait fantasmer que sur son.sa partenaire ») et d’un certain tabou.
Qu’est-ce qu’un fantasme sexuel ?
Dans la littérature scientifique, un fantasme sexuel est défini comme une activité mentale impliquant des images, des scénarios ou des pensées qui suscitent et / ou maintiennent l’excitation sexuelle chez une personne. Il peut s’agir d’images brèves ou de scénarios élaborés, imaginés volontairement ou survenant spontanément, pendant la masturbation, les rapports sexuels ou en dehors de toute activité sexuelle. Les fantasmes conscients se distinguent des rêves érotiques, qui surviennent pendant le sommeil, même si les deux peuvent interagir sur le plan psychique (Leitenberg & Henning, 1995 ; Kahr, 2008 ; Stefańska et al., 2022).
Les fantasmes peuvent être agréables, gênants, alignés avec nos valeurs, empreints d’ambivalence... On peut distinguer les fantasmes « normophiliques » (centrés sur des partenaires consentants et des scénarios socialement acceptés) des fantasmes « paraphiliques » (impliquant des personnes, des objets, des situations ou des cibles atypiques). Dans la population générale, cette distinction n’est absolument pas pathologique (Leitenberg & Henning, 1995 ; Joyal & Carpentier, 2017). En effet, un fantasme reste, par définition, une construction imaginaire : il n’implique pas d’intention de passage à l’acte, ni de signification morale sur la personne qui l’expérimente (Leitenberg & Henning, 1995).
Les fantasmes proviennent en général de l’histoire sexuelle. En effet, le conditionnement (c’est-à-dire l’association d’une excitation avec certains stimuli rencontrés dans l’enfance ou l’adolescence) est souvent invoqué pour expliquer l’apparition de fantasmes centrés sur un objet particulier (fétichisme) ou sur une situation (domination, par exemple).
Ainsi, des expériences précoces, avec soi-même ou avec d'autres, qu’elles soient traumatiques ou non, peuvent créer des associations durables entre certains stimuli et une excitation (Gewirtz-Meydan et al., 2023 ; Leitenberg & Henning, 1995). À l’âge adulte, les fantasmes tendent à se stabiliser, tout en restant modulables en fonction des expériences relationnelles, des apprentissages sexuels et des contextes culturels (Harris et al., 2020).
Prévalence
La quasi-totalité des adultes rapportent avoir eu au moins un fantasme sexuel au cours de leur vie, qu’il s’agisse de rêveries érotiques au cours de la journée ou de scénarios utilisés pour faciliter l’excitation et / ou l'orgasme. Dans le Livre des fantasmes (2008), Brett Kahr rapporte qu’environ 96 % des hommes et 90 % des femmes déclarent en avoir. La fréquence et la diversité des contenus varient fortement selon le sexe, l’âge, l’historique sexuel personnel, la culture… (Leitenberg & Henning, 1995 ; Joyal & Carpentier, 2017 ; Brown et al., 2020).
Dans une enquête portant sur 1 516 adultes, Joyal et al. (2015) ont montré que les scénarios fantasmatiques, qu’ils soient habituels ou atypiques, étaient très répandus. Ces résultats convergent vers l’idée que l’absence de fantasmes serait moins fréquente que leur présence, et que les frontières entre des thématiques « communes » et « inhabituelles » sont à remettre en question.
Typologies des fantasmes
Les tentatives de classification ont mis en évidence des catégories récurrentes de fantasmes : romantiques / intimes (tendresse, lien affectif), nouveauté / aventure,
domination / soumission
(y compris BDSM), fétichistes (axés sur un objet ou une partie du corps) et tabous (inceste, personnes mineures, infidélité…). La prévalence de ces thèmes diffère : les fantasmes intimes comptent parmi les plus fréquents, tandis que les fantasmes impliquant des personnes mineures sont rares dans les enquêtes (Leitenberg & Henning, 1995 ; Ciardha et al., 2021).
En effet, les fantasmes les plus fréquemment rapportés concernent les rapports sexuels avec un partenaire connu, les relations avec un nouveau partenaire, le sexe oral, les rapports sexuels dans des lieux inhabituels ou romantiques, et, chez une proportion importante de personnes, des scénarios de domination ou de soumission (Leitenberg & Henning, 1995 ; Joyal et al., 2015).
Ainsi, 28,9 % des femmes et 30,7 % des hommes rapportent avoir le fantasme d’être forcé.e à avoir des relations sexuelles. De même, 46,7 % des femmes et 59,6 % des hommes fantasment à propos de dominer quelqu’un sexuellement. De plus, les fantasmes de soumission et de domination sont positivement corrélés, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas opposés, mais fréquemment rapportés par les mêmes individus (Joyal et al., 2015). Ils s’inscrivent souvent dans une logique symbolique, érotique ou émotionnelle, où le pouvoir, la perte de contrôle ou la transgression jouent un rôle excitant dans un cadre imaginaire sécurisé (Zurbriggen & Yost, 2004).
Différences hommes / femmes
En général, les hommes rapportent davantage de fantasmes centrés sur l’acte sexuel en lui-même, la variété de partenaires et le contexte visuel, tandis que les femmes décrivent des scénarios impliquant une dimension relationnelle, émotionnelle ou romantique (Leitenberg & Henning, 1995).
Pourquoi fantasme-t-on ?
Les fantasmes jouent plusieurs fonctions. Sur le plan sexuel, ils facilitent l’excitation et l’orgasme, que ce soit en solitaire ou avec un.e partenaire, en introduisant des éléments stimulants lorsque la situation réelle ne suffit pas ou ne permet pas certaines mises en scène spécifiques (Leitenberg & Henning, 1995). Ils peuvent aussi servir de « laboratoire imaginaire », pour explorer sans risque des scénarios, tester des rôles, des dynamiques relationnelles ou des aspects ambivalents de soi (Joyal et al., 2015).
Par exemple, les fantasmes de domination / soumission peuvent remplir des fonctions psychologiques telles que la réduction de la charge décisionnelle, l’intensification de l’excitation par l’activation physiologique liée au stress, ou encore l’exploration de rôles socialement interdits sans mise en danger réelle (Bivona et al., 2012). Les individus concernés présentent d’ailleurs, en moyenne, un bon ajustement psychologique et une conscience aiguë des enjeux de consentement, de limites et de sécurité (Wismeijer & van Assen, 2013).
Sur le plan psychologique, les fantasmes peuvent donc participer à la régulation émotionnelle et à la gestion du stress, en offrant un espace de contrôle et de plaisir à n’importe quel moment. Ils peuvent également participer à la construction de l’identité sexuelle et de genre, en permettant d’explorer des attirances ou des positions n’étant pas (encore) assumées dans la réalité (Leitenberg & Henning, 1995 ; Joyal et al., 2015).
Parler de ses fantasmes
Malgré leur grande fréquence, les fantasmes restent souvent entourés de tabous et de honte, surtout lorsqu’ils impliquent des scénarios perçus comme transgressifs. La peur d’être jugé.e ou mal compris.e par le partenaire ou par les professionnel.les de santé peut conduire au secret, à l’isolement et à une souffrance psychologique importante (Leitenberg & Henning, 1995). Certaines personnes peuvent interpréter leurs fantasmes comme la preuve d’une « perversité » ou d’un « danger », même en l’absence de toute réalisation de ces fantasmes.
Cette stigmatisation peut également nuire au fonctionnement sexuel : honte et anxiété peuvent entraver l’excitation ou empêcher toute communication sur les préférences, renforçant ainsi le malaise (Leitenberg & Henning, 1995). L’enjeu clinique est alors d’aider la personne à replacer ses fantasmes dans un cadre de compréhension plus large, fondé sur la diversité normale de la sexualité humaine et sur la distinction entre l’imaginaire et le comportement réel, sans risque pour elle-même ou les autres (Stefańska et al., 2022).
Aussi, les fantasmes sont des fantaisies personnelles qui peuvent être communiquées si on en éprouve le besoin (par exemple, pour être rassuré.e par un.e professionnel.le, se sentir moins seul.e ou pour les partager avec le.la.les partenaire.s), mais aussi gardées pour soi. En effet, comme le disait Winnicott, il existe en chacun.e de nous une zone de l'imaginaire spéciale et « incommunicable », qui peut demeurer intime et ne jamais être dévoilée (Kahr, 2008).
"La présence de fantasmes est l’une des expressions les plus ordinaires de la sexualité humaine, et surtout pas un signe d’excès ou de dangerosité. L’idée est d’apprendre à les comprendre, à les apprivoiser, et à s’en servir pour ressentir de l’excitation et du plaisir. Ils sont avant tout signe d’exploration et de liberté. Néanmoins, lorsqu’ils deviennent source de souffrance, il peut être utile d’en parler dans un cadre thérapeutique." - Louise PAITEL, Psychologue clinicienne et sexologue diplômée, chercheuse à l’Université Côte d’Azur de Nice. -
Fantasme et passage à l’acte
Une question souvent posée, en clinique comme dans le débat public, concerne le lien entre les fantasmes et un éventuel passage à l’acte. Certes, une corrélation peut exister entre certains types de fantasmes et certains comportements sexuels, mais celle-ci est loin d’être systématique : de nombreuses personnes ne souhaitent jamais réaliser leurs fantasmes, ou seulement dans une forme symbolisée et consensuelle (Imhoff et al., 2011 ; Seto, 2019).
En pratique clinique, l’évaluation du risque de passage à l’acte repose moins sur le contenu du fantasme pris isolément que sur l’ensemble du fonctionnement psychique, incluant entre autres les psychopathologies, l’impulsivité, l’empathie, les valeurs personnelles, la capacité à distinguer imaginaire et réalité, et le respect du consentement et de la loi (Ciardha et al., 2021 ; Joyal & Carpentier, 2017 ; Seto, 2019 ; Stefańska et al., 2022).
Ainsi, la présence d’un fantasme, même transgressif, ne constitue ni une preuve d’intention, ni un indicateur suffisant de dangerosité. Un fantasme n’est problématique que s’il s’accompagne d’une détresse significative, interfère avec le fonctionnement global, ou s’inscrit dans un ensemble de comportements non consentis ou dangereux (APA, DSM‑5, 2013).
Quand consulter ?
Il peut être utile d’explorer avec un.e professionnel.le la fonction du fantasme (plaisir, régulation ou compensation affective, transformation contrôlée d’un vécu traumatique...) et son retentissement. Est-il vécu comme aidant, enrichissant, neutre, source d’angoisse ou de culpabilité ? Peut-il être en accord avec nos valeurs personnelles ? Provoque-t-il des conflits intrapsychiques ou relationnels ? L’objectif est d’aider la personne à intégrer ses fantasmes dans une sexualité satisfaisante et sécurisée, éventuellement en travaillant sur la communication entre les partenaires.
Aussi, la consultation d'un.e professionnel.le sera nécessaire si une personne sent qu’elle ne peut plus maîtriser ses fantasmes et / ou ses passages à l’acte. Elle pourra alors s’adresser à des structures d’aide telles que le CRIR-AVS, qui accompagne les auteurs de violences sexuelles ou toute personne ayant un doute sur l’envie d’une sexualité non consentie. Ces structures sont présentes dans de nombreuses régions en France : https://www.ffcriavs.org/nous_contacter/votre-criavs/
Une évaluation spécialisée du risque et un accompagnement psychothérapeutique adapté seront proposés si le fantasme :
- Est compulsif et obligatoire, indépendamment de son contenu,
- Provoque détresse subjective marquée (culpabilité, honte, anxiété…),
- Altère la vie relationnelle ou professionnelle,
- Et s’il y a un risque de passage à l’action susceptible de nuire à autrui (Joyal et al., 2015 ; Stefańska et al., 2022).
L'approche thérapeutique recommandée est non stigmatisante et centrée sur la réduction des risques, la gestion du stress et des impulsions, le travail sur la culpabilité, le consentement, l’estime de soi et les cognitions dysfonctionnelles (Laws & O’Donohue, 2008). Cette approche permet de concilier prévention, respect de la personne et protection des tiers.
Conclusion
Les fantasmes sexuels sont universels, multifonctionnels et hétérogènes. Ils offrent un espace psychique privilégié d’exploration, où désirs, émotions et représentations peuvent être expérimentés librement, sans contrainte ni conséquence réelle. Ainsi, ils participent à la créativité sexuelle, à la connaissance de soi et à l’élaboration d’une sexualité personnalisée. Qu’ils soient partagés ou conservés dans l’intimité, les fantasmes n’ont pas vocation à être jugés. Ils sont avant tout une production normale de la sexualité humaine. En clinique, l’attention doit porter moins sur la nature du fantasme que sur sa fonction, son retentissement et sur le fonctionnement global de la personne, dans une posture informée, curieuse et non jugeante.
Ce contenu a été écrit par
Louise PAITEL
, Psychologue clinicienne et sexologue diplômée, chercheuse à l’Université Côte d’Azur de Nice. Elle accompagne LOVE AND VIBES en apportant une approche scientifique et bienveillante de la sexualité.
Références
- American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and statistical manual of mental disorders (5th ed.). APA.
- Bivona, J. M., Critelli, J. W., & Clark, M. J. (2012). Women’s rape fantasies: An empirical evaluation of feminist hypotheses. Sex Roles, 66, 33–44.
- Brown, A., Barker, M., & Rahman, Q. (2020). A systematic scoping review of the prevalence, etiological, psychological, and interpersonal factors associated with BDSM. Journal of Sex Research, 57(6), 781–811.
- Ciardha, C. Ó., et al. (2021). The prevalence of sexual interest in children in online samples. Archives of Sexual Behavior, 50, 1–16.
- Gewirtz-Meydan, A., et al. (2023). Between pleasure, guilt, and dissociation: Trauma and sexual cognitions. Child Abuse & Neglect. Jul;141:106195.
- Harris, D. A., Knight, R. A., Smallbone, S., & Dennison, S. (2020). Attenuation of deviant sexual fantasy across the lifespan. International Journal of Offender Therapy and Comparative Criminology, 64(4), 343–366.
- Imhoff, R., et al. (2011). Exploring the implicit link between sexual fantasies and behavior. Archives of Sexual Behavior, 40(4), 759–771.
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- Zurbriggen, E. L., & Yost, M. R. (2004). Power, desire, and pleasure in sexual fantasies. Journal of Sex Research, 41(3), 288–300.