On a longtemps opposé orgasme clitoridien et orgasme vaginal, comme s'il s'agissait de deux plaisirs bien distincts. La psychologue Louise Paitel retrace l'histoire de ce mythe et nous montre ce que la science sait aujourd'hui : tout part d'un seul et même organe.
Combien de temps a-t-il fallu à la médecine pour reconnaître pleinement le rôle du clitoris dans le plaisir sexuel féminin ? Plusieurs siècles. Si l’organe était connu des médecins de l’Antiquité, sa description anatomique et sa fonction sexuelle ont été interprétées différemment selon les époques. En effet, l’histoire du clitoris traverse les dogmes religieux, la psychanalyse, les mouvements féministes, l’imagerie médicale et enfin, la sextech (Cencin, 2018 ; Colson, 2010 ; Flemming, 2022). Elle raconte comment cet organe a été décrit, oublié, diabolisé et « redécouvert », pour enfin être appréhendé et compris dans son intégralité. La prévalence du trouble de l'orgasme féminin, qui touche 10 à 28 % des femmes (Pope et al., 2026), pourrait être une conséquence de cette trajectoire mouvementée.
Les sources médicales de l’Antiquité gréco-romaine contiennent déjà des descriptions du clitoris. C’est d’ailleurs à Rufus d’Éphèse qu’on doit le terme « kleitoris » pour désigner un organe présenté comme un lieu érotique à part entière. A l’opposé, Galien n’y voit qu’une structure protégeant l’orifice de l’utérus (Flemming, 2022). Le clitoris est donc décrit dès la médecine antique, mais peu étudié.
À la Renaissance, l’essor des dissections humaines permet d’affiner les descriptions anatomiques. Charles Estienne (1545) décrit le clitoris comme une « petite langue » qu’il croit liée à la miction, tandis que Realdo Colombo (1559) puis Gabriele Falloppio (1561) revendiquent tour à tour la découverte de l’organe. Colombo le qualifie même de « siège principal du plaisir des femmes », tout en pensant que l’orgasme sert surtout à la conception (Park, 1997). Pendant près de deux mille ans, le plaisir féminin a ainsi été toléré, voire parfois recherché, non pour lui-même mais parce qu’on le croyait utile à la reproduction (Laqueur, 1990).
Sous l’influence religieuse et sociale du Moyen Âge puis de l’époque moderne, l’anatomie clitoridienne bascule dans l’interdit. Le plaisir féminin n’est admis que dans le cadre du mariage et de la procréation (Colson, 2010). Le clitoris est parfois surnommé « le téton du diable » ou de « membre honteux » de la femme (Dennis et al., 2023). Puis, à l’ère victorienne, le corps médical affirme que les femmes vertueuses sont dénuées de désir sexuel, le plaisir n’étant plus considéré comme une exigence biologique liée à la reproduction (Laqueur, 1990 ; Pfaus et al., 2016).
Le désir et le plaisir clitoridien seul deviennent alors suspects. Des gestes chirurgicaux d’une extrême violence, de la cautérisation à la clitoridectomie, sont pratiqués au XIXe siècle pour guérir la masturbation, les troubles nerveux, la folie, l’épilepsie et « l’hystérie », un diagnostic fourre-tout attribué presque exclusivement aux femmes (Dennis et al., 2023 ; Pfaus et al., 2016 ; Sheehan, 1981).
Au début du XXe siècle, la psychanalyse freudienne réoriente durablement la conception du plaisir féminin. En effet, Freud postule que le développement psychosexuel normal de la femme exige un transfert de la zone érogène infantile, le clitoris, vers la zone de la maturité, le vagin. Selon cette grille de lecture, l’orgasme vaginal constitue le « vrai » orgasme porteur de la maturité féminine (Basanta & Nuño de la Rosa, 2023 ; Koedt, 1970).
Cette dichotomie, pourtant dépourvue de tout fondement anatomique ou neurobiologique, s’impose avec force dans la psychiatrie, la psychologie clinique et la médecine générale, pendant plusieurs décennies. Des générations de femmes n’atteignant l’orgasme que par stimulation clitoridienne directe sont alors diagnostiquées comme « frigides » ou fixées à un stade de développement infantile (Pfaus et al., 2016). Et malheureusement, la culpabilité et la honte autour du désir et du plaisir féminins s’en sont trouvées renforcées.
La déconstruction du mythe freudien s’opère entre les années 1940 et 1960. Kinsey et ses collaborateurs publient en 1953 un rapport statistique à grande échelle sur le comportement sexuel des femmes américaines (Kinsey et al., 1953). Dans les chiffres rapportés, la masturbation clitoridienne apparaît comme la méthode la plus fréquente et la plus efficace pour atteindre l’orgasme. Kinsey va plus loin, qualifiant le vagin d’important pour la reproduction mais beaucoup moins sensible à la stimulation tactile que les structures clitoridiennes (Pfaus et al., 2016).
Treize ans plus tard, Masters et Johnson transforment la sexologie en discipline expérimentale. Plutôt que de s’appuyer sur des entretiens, ils observent directement, en laboratoire, les réactions physiologiques de nombreux.ses volontaires. Leur ouvrage de référence, Human Sexual Response (1966), établit une réponse sexuelle en quatre phases (excitation, plateau, orgasme, résolution). Sur le plan biologique, ils démontrent également qu’il n’existe qu’une réponse orgasmique physiologiquement comparable, déclenchée dans l’immense majorité des cas par la stimulation directe ou indirecte de la structure clitoridienne (Masters & Johnson, 1966). En établissant le clitoris comme principale zone érogène et déclencheur orgasmique, leurs travaux ont un impact majeur sur la dépathologisation du plaisir de la femme (Basanta & Nuño de la Rosa, 2023).
L’apport scientifique amorcé par Kinsey puis Masters et Johnson se double rapidement d’une bascule politique. En 1970, la militante féministe Anne Koedt publie The Myth of the Vaginal Orgasm, un texte fondateur qui dénonce une construction théorique patriarcale destinée à préserver la centralité du pénis et de la pénétration dans la sexualité hétérosexuelle, au détriment de l’anatomie féminine réelle (Gerhard, 2000 ; Koedt, 1970 ; Pfaus et al., 2016). Pour Koedt, entretenir le mythe de l’orgasme vaginal revient à préserver une perception masculine du vagin, considéré uniquement comme une source de stimulation pour le pénis (Pfaus et al., 2016).
En 1976, la chercheuse Shere Hite publie une enquête menée auprès de plus de 3 000 femmes américaines sur leur vécu sexuel intime. Les résultats sont sans appel : seules 30 % des femmes interrogées déclarent atteindre régulièrement l’orgasme par la seule pénétration vaginale, sans stimulation clitoridienne concomitante. L’importance de la masturbation clitoridienne est mise en lumière, et la définition culturelle du « rapport sexuel » réduit à la pénétration, remise en question (Hite, 1976).
Cette croyance demeure malheureusement, et 50 ans plus tard, l’écart persiste : 30 à 60 % des femmes déclarent atteindre l’orgasme lors de rapports hétérosexuels, contre 70 à 100 % des hommes (Döring & Mohseni, 2022). Cela peut être dû à l’absence de stimulation du clitoris lors des activités sexuelles et aux mauvaises informations qui ont circulé à ce propos à travers les siècles. Aujourd’hui, le clitoris est devenu un étendard sociopolitique pour revendiquer l’émancipation et l’autonomie sexuelle des femmes (Colson, 2010 ; Pfaus et al., 2016).
Malgré ces avancées, l’anatomie exacte du clitoris est longtemps restée méconnue. Elle a pourtant été dessinée avec exactitude dès 1844 par l’anatomiste allemand Georg Ludwig Kobelt, avant de retomber dans l’oubli médical au fil des décennies (Kobelt, 1844 ; Blechner, 2017). Entre 1998 et 2005, l’urologue australienne Helen O’Connell et ses collaborateurs s’intéressent à la dissection, puis aux IRM de femmes volontaires (O’Connell & DeLancey, 2005), pour publier une synthèse anatomique du clitoris (O’Connell et al., 2005).
Cette redécouverte fait grand bruit. Elle montre que le clitoris n’est pas un simple « bouton » externe, mais un organe volumineux, d’une longueur totale de 9 à 11 cm (Pauls, 2015). Enfoui sous la peau et les tissus de la vulve, il se compose d’un gland et d’un capuchon visibles, de deux racines s’étendant latéralement le long des branches ischio-pubiennes et de deux bulbes vestibulaires érectiles enlaçant le vagin et l’urètre (O’Connell & DeLancey, 2005 ; O’Connell et al., 2005 ; Pauls, 2015).
Cette redécouverte fait grand bruit. Elle montre que le clitoris n'est pas un simple « bouton » externe, mais un organe volumineux, d'une longueur totale de 9 à 11 cm (Pauls, 2015). Enfoui sous la peau et les tissus de la vulve, il se compose d'un gland et d'un capuchon visibles, de deux racines s'étendant latéralement le long des branches ischio-pubiennes et de deux bulbes vestibulaires érectiles enlaçant le vagin et l'urètre (O'Connell & DeLancey, 2005 ; O'Connell et al., 2005 ; Pauls, 2015). Puis, en 2020, Jasmine Abdulcadir et son équipe publient des modèles pelviens en trois dimensions, construits à partir d'images d'IRM in vivo, où l'organe du clitoris est clairement représenté, dans son anatomie complète (Abdulcadir et al., 2020).
La redécouverte du clitoris se reflète également dans l’industrie du bien-être sexuel : en 2014, l’inventeur allemand Michael Lenke, aidé de son épouse Brigitte, lance le Womanizer, présenté par ses concepteurs comme le premier stimulateur clitoridien sans contact, fondé sur la « Pleasure Air Technology ». Contrairement aux vibromasseurs classiques, l’appareil utilise des variations de pression d’air pour stimuler le gland du clitoris et, sous la peau, les bulbes clitoridiens. Car le clitoris est très densément innervé : en moyenne, 10 280 axones myélinisés l’innervent (Uloko et al., 2023).
Enfin, Lee et ses collaborateurs (2026) ont publié récemment ce qui est présenté comme la toute première carte 3D complète du nerf clitoridien, 30 ans après l'équivalent pour le pénis. Dans leurs images, le nerf dorsal du clitoris innerve également le pubis et le capuchon clitoridien, ce qui peut expliquer que le plaisir ressenti puisse aussi provenir de pressions et de frottements extérieurs.
"Le clitoris n'a jamais été un petit bouton externe ! C'est un organe de neuf à onze centimètres, en grande partie interne, que les chercheurs ont fini par cartographier en 3D seulement en 2005, soit beaucoup trop tard pour que certains mythes s’éteignent. Le plus tenace est celui selon lequel l’orgasme clitoridien et l’orgasme vaginal proviendraient de deux zones anatomiques distinctes, voire opposées, alors qu’ils dépendent d’un seul et même organe !" - Louise PAITEL, Psychologue clinicienne et sexologue diplômée, chercheuse à l’Université Côte d’Azur de Nice. -
Ainsi, les travaux anatomiques et physiologiques contemporains invitent à dépasser une opposition trop simple entre orgasme clitoridien et orgasme vaginal. Le modèle du complexe clito-urétro-vaginal (CUV) considère les interactions entre le clitoris, l’urètre et la paroi vaginale antérieure comme susceptibles de contribuer conjointement à certaines expériences orgasmiques (Jannini et al., 2014 ; Wei, Jiang & Jiang, 2023).
Selon cette conception, l’orgasme n’est pas produit par un point donné sur un organe, mais par l’action synergique de plusieurs structures et tissus. La région autrefois appelée « point G » ne constituerait pas non plus une entité anatomique distincte : les orgasmes obtenus par stimulation de la paroi vaginale antérieure s’expliqueraient par la stimulation du complexe CUV, cette paroi étant en relation anatomique étroite avec le clitoris et l’urètre (Arias-Castillo et al., 2023 ; Jannini et al., 2014), comme le montre le schéma ci-dessous (Jannini et al., 2018) :
Les femmes peuvent donc expérimenter des orgasmes issus d’une ou plusieurs zones sensorielles : le gland clitoridien externe, la région interne du complexe CUV, le col utérin, mais aussi des zones non génitales comme les mamelons. Avec l’expérience, la stimulation de ces zones s’intègre en un tout sensoriel, qui comprend l’excitation, les mouvements, les positions, les signaux relationnels et contextuels… et qui induit plaisir et orgasme (Pfaus et al., 2016). Ainsi, certaines femmes rapportent des orgasmes mixtes clitoridiens et vaginaux, cervicaux, corporels, anaux ou même imaginaires ou cognitifs.
Sur le plan qualitatif, les femmes décrivent souvent leurs orgasmes clitoridiens directs comme plus nets et plus faciles à contrôler, et leurs orgasmes liés à une stimulation vaginale comme plus profonds, plus pulsatiles et plus étendus (Weitkamp & Wehrli, 2023). Ces différences d’expérience n’impliquent pas nécessairement deux systèmes anatomiques séparés : elles peuvent refléter la diversité des modes de stimulation d’un seul et même réseau neuro-anatomique (Pfaus et al., 2016). L’intensité orgasmique peut d’ailleurs augmenter lorsque plusieurs modes de stimulation sont combinés au cours du même rapport sexuel (Arias-Castillo et al., 2023).
De la protection de l’orifice utérin selon Galien au complexe clito-urétro-vaginal des chercheurs contemporains, l’histoire du clitoris est aussi celle du regard porté sur la sexualité féminine. Toléré quand il servait la reproduction, diabolisé quand il échappait aux attentes sociales, opposé au vagin dans la théorie freudienne, puis réhabilité par la sexologie empirique et les mouvements féministes, le clitoris a fini par être compris dans son intégralité.
Il n’existe donc pas deux orgasmes anatomiquement distincts, l’un « clitoridien » et l’autre « vaginal », mais un seul et même complexe anatomique dont les différentes zones peuvent être stimulées séparément ou conjointement, pour produire des expériences orgasmiques d’une grande diversité. Le clitoris, longtemps oublié des manuels de médecine, a enfin vu son entièreté, son fonctionnement, sa légitimité et le plaisir qu’il procure reconnus par la science.
Ce contenu a été écrit par
Louise PAITEL
, Psychologue clinicienne et sexologue diplômée, chercheuse à l’Université Côte d’Azur de Nice. Elle accompagne LOVE AND VIBES en apportant une approche scientifique et bienveillante de la sexualité.
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